Le gagnant de l’élec­tion prési­den­tielle sera-t-il élu ?

Le 21 avril 2002 fut vécu comme un tsunami poli­tique. Et pour­tant, à la veille du scru­tin prési­den­tiel de 2017, les règles du jeu élec­to­ral restent inchan­gées.

Les leçons du 21 avril 2002 n’ont pas été tirées

Rappe­lons-nous l’élec­tion prési­den­tielle française de 2002. La gauche est élimi­née dès le premier tour et le candi­dat de droite, Jacques Chirac, sort vainqueur du deuxième tour en battant Jean-Marie Le Pen, candi­dat de l’ex­trême-droite, avec 82 % des voix.

Ce duel est une surprise et les Français ont l’im­pres­sion que le vrai duel, qui aurait dû oppo­ser la gauche à la droite, a été esca­moté. Le candi­dat de la gauche, Lionel Jospin, a été écarté sans vrai­ment avoir pu concou­rir. Pouvait-on être certain qu’il n’au­rait pas gagné contre le candi­dat de droite ? De même, le candi­dat du centre, François Bayrou, n’était-il pas en posi­tion de l’em­por­ter sur tous ces candi­dats ? Ces incer­ti­tudes étaient la preuve que notre scru­tin à deux tours avait une grave faiblesse, qui remet­tait en cause son carac­tère démo­cra­tique : il ne garan­tis­sait pas d’élire un candi­dat préféré à tous les autres.

Habi­tuel­le­ment, seuls les centristes étaient victimes de ce système. Ne pouvant accé­der au deuxième tour, leur candi­dat était éliminé alors même qu’il pouvait prétendre être le gagnant de tous les duels. Cela avait été le cas en 1995 quand Edouard Balla­dur — soutenu par l’UDF, donc plus à gauche que Jacques Chirac — était battu au premier tour malgré un score de 19 %. De même en 1988, Raymond Barre était égale­ment écarté avec un score de 17 %.

Les centristes se sont-ils plaints de ce système qui barre la route à leurs candi­dats ? Curieu­se­ment, il semble­rait que non. Si cela avait été le cas, on peut imagi­ner qu’on leur aurait rétorqué que l’élec­tion prési­den­tielle permet une alter­nance, une « respi­ra­tion démo­cra­tique », que le centre doit choi­sir avec qui il veut s’al­lier, qu’un président doit non pas incar­ner un consen­sus « mou » mais une poli­tique « affir­mée », etc. Des argu­ments telle que la tradi­tion, la simpli­cité, l’at­ta­che­ment des Français au « match » du second tour auraient certai­ne­ment été portés par tous les défen­seurs du statu quo. Les propos de James Came­ron, défen­seur du scru­tin à un seul tour au Royaume-Uni, en sont un parfait exemple.

La nouveauté du 21 avril 2002, est que la gauche fait aussi les frais du système à deux tours. Mais les critiques se portent alors, non pas sur le système élec­to­ral, mais sur des phéno­mènes, certes aggra­vants, mais qui ne sont pas à l’ori­gine du problème. On dénonce la candi­da­ture de Chris­tiane Taubira, on évoque la monté du FN, on critique les médias et leur appé­tence pour le thème de l’in­sé­cu­rité, etc. Bref, on préfère critiquer de petits candi­dats qui frag­mentent les voix, plutôt que d’ac­cep­ter le constat que le scru­tin prési­den­tiel ne garan­tit pas l’élec­tion du candi­dat préféré des Français.

Premier critère d’une élec­tion démo­cra­tique (connu sous le nom de « critère de Condor­cet ») :

Pour qu’une élec­tion soit démo­cra­tique, elle doit permettre au gagnant de tous les duels d’être élu.

La prési­den­tielle de 2017 : une illus­tra­tion des autres tares du scru­tin à deux tours

Aux élec­tions prési­den­tielles de 2007 et 2012, la victime du système élec­to­ral est à nouveau le candi­dat du centre, François Bayrou, avec respec­ti­ve­ment 19 % et 9 % des voix. L’élec­tion de 2002 appa­rait peu à peu comme un acci­dent de parcours, une défaillance d’un parti qui en porte­rait seul la respon­sa­bi­lité.

Les élec­tions de 2017 sont abor­dées dans le même état d’es­prit que les précé­dentes. De temps en temps, le scéna­rio d’un duel avec l’ex­trême droite au deuxième tour est envi­sagé dans les médias, mais il ne provoque pas de remise en cause du scru­tin, et résonne comme un simple rappel du risque engen­dré par un épar­pille­ment des candi­da­tures.

Faisons l’exer­cice de reve­nir à la date du 26 janvier 2017 pour consul­ter les résul­tats du dernier sondage d’alors [1] :

Mélen­chon Hamon Macron Fillon Le Pen
10 % 15 % 21 % 22 % 25 %

On se souvient de la formule d’un jour­na­liste qui se raillait de la proxi­mité des programmes de Mélen­chon et Hamon : « premier désac­cord entre Mélen­chon et Hamon après 2h25 de débat ». Les deux candi­dats sont en effet proches poli­tique­ment, et devraient prendre conscience que l’un d’eux est en trop, car dans une élec­tion à deux tours, la divi­sion est fatale.

Second critère d’une élec­tion démo­cra­tique (connu sous le nom de « critère d’in­dé­pen­dance aux clones ») :

Pour qu’une élec­tion soit démo­cra­tique, un gagnant ne doit pas être remis en cause par une candi­da­ture, poli­tique­ment proche de lui, mais moins préfé­rée.

Une élec­tion ou une lote­rie ?

Pour illus­trer notre propos, imagi­nons que Mélen­chon et Hamon réagissent au sondage que nous venons de mention­ner. Ils se résolvent à s’adap­ter au scru­tin à deux tours afin d’évi­ter une évic­tion dès le premier tour. Leur déci­sion est de faire une candi­da­ture commune où Mélen­chon reste le seul en lice tandis que Hamon est annoncé comme premier ministre en cas de victoire. Une bonne partie de l’élec­to­rat socia­liste accepte le report de vote, et le sondage suivant donne ces esti­ma­tions :

Mélen­chon Macron Fillon Le Pen
23 % 23 % 22 % 25 %

Rappe­lons que la marge d’er­reur d’un sondage effec­tué sur 700 personnes est de plus ou moins 3 points pour des scores de l’ordre de 20 %. Cela signi­fie que ce sondage indique qu’il y a 95 % de chances que le candi­dat Hamon ait un score entre 20 % et 26 %. Nous avons donc main­te­nant quatre candi­dats, repré­sen­ta­tifs de quasi­ment tout l’échiquier poli­tique, qui sont poten­tiel­le­ment au coude-à-coude.

En consé­quence, une poignée de votes déter­mi­nera les sélec­tion­nés pour le second tour. Le duel final pourra oppo­ser tout autant des candi­dats situés plutôt à gauche, qu’à droite, voire situés aux extrêmes avec un match Mélen­chon-Le Pen. La possi­bi­lité d’une victoire de l’ex­trême droite n’est plus très loin.

Si on suppose que la candi­date Le Pen est un peu en avance sur les autres candi­dats, alors la lote­rie n’aura lieu qu’entre les 3 candi­dats Mélen­chon, Macron et Fillon.

Dans tous les cas, on se trouve dans une confi­gu­ra­tion qui promet une grande lote­rie.

Vote utile et sondages

À quelques semaines du premier tour, la tendance est de donner vainqueur Emma­nuel Macron, un candi­dat plutôt au centre, dont la poli­tique s’ins­pire du libé­ra­lisme et de la social-démo­cra­tie. Ce candi­dat a d’ailleurs reçu le soutien de l’éter­nelle victime du centre (en 2002, 2007 et 2012) : François Bayrou.

On pour­rait s’en féli­ci­ter, car effec­ti­ve­ment Macron a des chances d’être le gagnant de tous les duels. Mais les sondages reflètent-ils vrai­ment ce que souhaitent les Français ? Nous allons voir que ces sondages peuvent être influen­cés par notre système élec­to­ral.

Les sondés connaissent les derniers sondages et ils ont inté­rio­risé le fait que voter pour un petit candi­dat, même s’il est leur candi­dat préféré, peut être contre-produc­tif. Par exemple, s’ils préfèrent le candi­dat de droite au candi­dat du centre mais que le candi­dat de droite n’est pas en posi­tion de l’em­por­ter, alors ils repor­te­ront leur vote sur le candi­dat du centre. Les sondages influencent donc les futurs sondés qui se conforment à une stra­té­gie de vote, celle du vote « utile ». Ils se résignent à ne pas voter « sincè­re­ment » dans l’es­poir de peser sur le résul­tat de l’élec­tion. D’ailleurs, la ques­tion qui leur est posée lors des sondages n’est pas : « Quel est votre candi­dat préféré ? », mais bien : « Si l’élec­tion avait lieu aujourd’­hui, pour qui vote­riez-vous ? »

Une certaine partie des sondés est influen­cée par les sondés précé­dents, et influence à son tour une partie des futurs sondés. L’in­fluence se propage de sondages en sondages, jusqu’à faire effet, in fine, sur l’élec­teur dans son isoloir.

Imagi­nons la situa­tion où un sondage donne­rait cette tendance :

Mélen­chon Hamon Macron Fillon Le Pen
15 % 12 % 19 % 17 % 20 %

le vote utile risque­rait de renfor­cer la tendance jusqu’à ce niveau :

Mélen­chon Hamon Macron Fillon Le Pen
20 % 7 % 23 % 13 % 24 %

Au contraire, si la tendance de départ était :

Mélen­chon Hamon Macron Fillon Le Pen
15 % 19 % 17 % 20 % 18 %

alors, le renfor­ce­ment se ferait après quelques itéra­tions dans ce sens :

Mélen­chon Hamon Macron Fillon Le Pen
9 % 27 % 13 % 27 % 13 %

Le risque est donc que le vote utile s’auto-entre­tienne et se renforce du fait de la publi­ca­tion de nouveaux sondages qui font l’ef­fet d’une boucle de rétro-action.

Troi­sième critère d’une élec­tion démo­cra­tique (« résis­tance au regret ») :

Une élec­tion démo­cra­tique doit encou­ra­ger l’élec­teur à voter selon son cœur, et non pas selon des stra­té­gies de vote utile. En d’autres termes, un élec­teur ne devrait pas avoir à regret­ter son vote une fois les résul­tats d’une élec­tion connus.

Conclu­sion

En résumé, les Français vont expri­mer une préfé­rence qui n’est pas la leur (car ils votent « utile »), et cette préfé­rence ne sera pas forcé­ment prise en compte (compte tenu de la lote­rie poten­tielle au premier tour).

Cela pour­rait-il être pire ? Oui, par exemple si notre scru­tin ne compor­tait qu’un seul tour. Le candi­dat ayant le plus grand nombre de voix l’em­por­te­rait alors direc­te­ment. Ce système, le scru­tin unino­mi­nal à un tour, est notam­ment utilisé au Royaume-Uni pour l’élec­tion des membres de la Chambre des communes. Appliqué au sondage mentionné plus haut, il ferait de Marine Le Pen la prési­dente de la France.


[1] Résul­tats du sondage Kantar Sofres du 26 janvier 2017, réalisé auprès de 700 enquê­tés, dispo­nibles sur Wiki­pé­dia.

1 réflexion sur « Le gagnant de l’élec­tion prési­den­tielle sera-t-il élu ? »

  1. Intéressant de découvrir votre site par cet article. N’hésitez pas à creuser le sujet des modes de scrutin dans le sens d’une meilleure information des citoyens, qui à mon humble avis en sont gravement privés par les « grands médias » (TV et grosse radios ne font pas le job sur ce plan).
    Si le « système électoral parfait » n’existe probablement pas, on pourrait très bien s’en rapprocher fortement, cf. les expérimentations du CNRS (!) sur le « jugement majoritaire » (ce qui couvre le problème « vote blanc »), à coupler selon moi avec une candidature collégiale, c’est-à-dire « Je me présente avec la base de mon gouvernement ». Si on y ajoute le vote obligatoire à la belge (pour prendre en compte l’abstention tout en la limitant), on n’est pas loin de la perfection 🙂
    Problème : les décideurs parisiens en veulent-ils ?? Il semble que non. CQFD.

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