Clas­si­fi­ca­tion morale des acti­vi­tés

Les contri­bu­tions de chaque indi­vidu à la société diffèrent énor­mé­ment. Comme le person­nage Jed de Houel­le­becq dans La carte et le terri­toire, essayons-nous à une typo­lo­gie des métiers selon un axe de clas­si­fi­ca­tion moral qui pren­dra un compte le bien qu’on peut faire à soi-même, aux autres ou à notre envi­ron­ne­ment. Appliquant la défi­ni­tion de Spinoza pour qui le bien est « ce que nous savons avec certi­tude nous être utile », nous confon­drons le bien et l’utile et parle­rons d’ac­ti­vi­tés utiles, inutiles (c’est-à-dire n’ap­por­tant aucun bien que ce soit à quelqu’un ou au monde) ou nuisibles.

Clas­si­fi­ca­tion des métiers

Le mendiant s’oc­cupe de lui-même et ne nuit pas. Son acti­vité n’est pas « para­si­taire » mais neutre vis-à-vis de la société, voire elle lui est utile s’il est satis­fait de sa condi­tion. Le trader ne s’oc­cupe pas de lui-même. Il a besoin de domes­tiques dans sa vie privé comme profes­sion­nelle (pour alimen­ter la machine à café du bureau ou le trans­por­ter sur son lieu de travail). Mais surtout, il s’ac­ca­pare des gains sans mérite et provoque des bulles finan­cières. Son pouvoir de nuisance est propor­tion­nelles aux sommes mises en jeu. Son acti­vité est forte­ment nuisible. Le publi­ci­taire accroit la consom­ma­tion, acca­pare du « temps de cerveau humain dispo­nible » et a un impact non négli­geable sur l’en­vi­ron­ne­ment. Le chauf­feur de taxi rend service mais pollue. Lorsqu’il trans­porte un malade, on peut consi­dé­rer qu’il a un apport posi­tif. Mais lorsqu’il trans­porte un publi­ci­taire pour un dépla­ce­ment profes­sion­nel, alors son acti­vité est unique­ment nuisible. L’ac­ti­vité du contrô­leur de fraude dans les trans­ports urbains est elle inutile, et quelque­fois nuisible lorsqu’elle empêche des dépla­ce­ments néces­saires à une partie de la popu­la­tion. Le contrô­leur d’im­pôt est a priori utile, sauf que son acti­vité est rendue peu effi­cace puisque l’État est le premier respon­sable du laxisme fiscale (par l’éta­blis­se­ment de zones franches, la créa­tion niches fiscales ou la pratique de faibles taux).

Clas­si­fi­ca­tion des acti­vi­tés

Plutôt que de prendre en consi­dé­ra­tion les métiers, il est préfé­rable de clas­si­fier les domaines d’ac­ti­vité. En effet un même métier peut être utile ou inutile selon le domaine d’ac­ti­vité auquel on peut le ratta­cher. Pensons par exemple à l’in­for­ma­ti­cien (dans la finance vs dans le partage de connais­sance), au chauf­feur (de bus touris­tique vs d’am­bu­lance) ou au guide touris­tique (d’ex­po­si­tion univer­selle vs de site appliquant la perma­cul­ture). Raison­ner en domaines d’ac­ti­vité nous permet égale­ment de prendre en compte les acti­vi­tés induites. Par exemple, les acti­vi­tés admi­nis­tra­tives ou de forma­tions dans l’in­dus­trie de l’ar­me­ment sont induites et donc tout autant nuisible que l’ac­ti­vité finale. Elles ne doivent pas en être distin­guées.

De nombreux domaines d’ac­ti­vité sont nuisibles (une grande partie du tourisme, l’in­dus­trie de l’ar­me­ment, de l’éner­gie, l’agri­cul­ture bovi­ne…). D’autres sont inutiles (la rétro-ingé­nie­rie, la vente de ticket de bus, les acti­vi­tés bancaires et d’as­su­rances, la produc­tion de fraises en hiver, les cours massifs d’an­glais de la mater­nelle jusqu’au supé­rieur), ou n’ont d’uti­lité ou de raison d’être que pour compen­ser des acti­vi­tés nuisibles (les recy­clages, la gestion des déchets nucléaires, les soins appor­tés à une victime d’un burn-out ou à des acci­den­tés de la route…), ou venir en réponse à l’état global de la société (l’ad­mi­nis­tra­tion péni­ten­tiaire, l’aide sociale, les contrôles de sécu­rité, la lutte contre le terro­risme, les admi­nis­tra­tions pour l’em­ploi…). Nous parle­rons d’ac­ti­vi­tés de compen­sa­tion pour ces acti­vi­tés indi­rec­te­ment inutiles. Les acti­vi­tés illé­gales (pros­ti­tu­tion, drogues dures…) ou mora­le­ment ques­tion­nables (jeux d’argent, compé­ti­tions dange­reu­ses…) sont en grande partie nuisibles.

La quan­tité d’ac­ti­vité utile dans le domaine profes­sion­nel privé est assez faible. Elle est par exemple consti­tuée d’une partie de l’agri­cul­ture, du commerce ou de l’ar­ti­sa­nat. L’ac­ti­vité non-profes­sion­nelle est souvent plus utile lorsqu’il s’agit de soin à ses proches ou de l’édu­ca­tion des enfants, mais doit parfois son exis­tence au besoin de  compen­ser des acti­vi­tés nuisibles, comme c’est souvent le cas du béné­vo­lat.

En indiquant par des signe + la propen­sion d’un type d’ac­ti­vité à appar­te­nir à une classe morale, on a le schéma de clas­si­fi­ca­tion des acti­vi­tés suivant :

utile compen­sa­trice inutile nuisible
Acti­vi­tés profes­sion­nelles publiques ++ ++ + +
Acti­vi­tés profes­sion­nelles privées + + ++ ++
Acti­vi­tés illé­gales ++
Acti­vi­tés domes­tiques ++
Béné­vo­lat + ++

Exemple de lecture : « Les acti­tés profes­sion­nales publiques sont souvent utiles ou compa­sen­trices et dans une moindre mesure, inutiles et nuisibles. »

Impact des progrès tech­niques

L’au­to­ma­ti­sa­tion (à travers la robo­ti­sa­tion et plus récem­ment l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle) impacte forte­ment la produc­ti­vité des acti­vi­tés exis­tantes et permet le déve­lop­pe­ment de nouvelles acti­vi­tés. Comme les autres progrès tech­niques, elle a tendance à ne pas conduire à des phéno­mènes de substi­tu­tion (comme on a pu l’es­pé­rer du cour­riel ou de la télé­con­fé­rence qui n’ont dimi­nué ni les impres­sions ni les dépla­ce­ments profes­sion­nelles) mais à accroitre la consom­ma­tion éner­gé­tique et l’uti­li­sa­tion des ressources, renforçant le carac­tère inutile ou nuisible d’ac­ti­vi­tés. Il semble que les acti­vi­tés utiles profitent des progrès tech­niques mais seule­ment jusqu’à un certain point. En effet, lorsque les besoins primaires sont satis­faits, les progrès tech­niques ne peuvent plus que contri­buer à la marge au bonheur humain.

Concep­tion de la nature humaine

La clas­si­fi­ca­tion morale des acti­vi­tés dépend de notre concep­tion de la nature humaine. Celle-ci diffère parti­cu­liè­re­ment selon qu’on consi­dère que les progrès tech­niques (telles que l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, les biotech­no­lo­gies, l’ac­crois­se­ment de la longé­vité) permet­tront d’évi­ter l’ex­tinc­tion de l’hu­ma­nité, ou bien qu’ils l’ac­cé­lé­re­ront, voire la provoque­ront.

Quan­ti­fi­ca­tion de l’utile

Il serait souhai­table que cette clas­si­fi­ca­tion appa­raisse dans la compa­ti­bi­lité natio­nale, à condi­tion en premier lieu de déter­mi­ner la concep­tion de la nature humaine atta­chée à la compa­ti­bi­lité natio­nale actuelle. On peut même rêver que cette clas­si­fi­ca­tion soit un jour prise en compte dans l’évo­lu­tion des poli­tiques publiques.

On aime­rait par exemple quan­ti­fier la part de PIB utile, sachant qu’une acti­vité nuisible a tendance à avoir un impact démul­ti­plié dans le PIB compte tenu des acti­vi­tés de compen­sa­tion induites. Au contraire, les acti­vi­tés domes­tiques, pour­tant en grandes parties utiles, ne sont même pas prises en compte au sein d’un indi­ca­teur comme le PIB.

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